La philosophie de conception de Neri Oxman : éditer la nature plutôt que la consommer

Le principe
« Passer de la nature consommée comme ressource géologique à la nature éditée comme ressource biologique. » – Neri Oxman1
Ce principe redéfinit le rapport du concepteur à la nature. Pendant presque toute l’histoire industrielle, concevoir a voulu dire consommer la nature : extraire des minerais, abattre des arbres, forer du pétrole, façonner la matière brute par la force. Oxman propose une autre voie : concevoir avec la nature, en faisant des processus biologiques des méthodes de fabrication. Un bâtiment pourrait être cultivé plutôt qu’assemblé. Une structure pourrait naître d’organismes vivants plutôt que de machines. Matériau et méthode deviennent indissociables, puisque l’un comme l’autre sont vivants.
La différence avec le biomimétisme compte. Le biomimétisme étudie les formes du vivant et les reproduit dans des matériaux de synthèse. La démarche d’Oxman relève du biodesign : la nature y devient une collaboratrice au sens littéral du processus de fabrication. Frank Lloyd Wright avait poursuivi une idée voisine un siècle plus tôt — une architecture organique qui émergeait du site au lieu de lui être imposée — mais ses matériaux, eux, restaient inertes là où ceux d’Oxman sont vivants. Des vers à soie déposent leur fil sur une trame. Des bactéries creusent leurs canaux dans un masque mortuaire. Chitine et cellulose se dissolvent dans l’eau et forment des structures qui se biodégradent une fois leur rôle rempli. Le produit et le processus ne font qu’un seul organisme.
Le contexte
Neri Oxman naît en 1976 à Haïfa, en Israël, de deux parents professeurs d’architecture, Robert et Rivka Oxman. Après trois ans dans l’armée de l’air israélienne, où elle atteint le grade de lieutenante, elle entame des études de médecine à l’Université hébraïque, bifurque vers l’architecture au Technion, puis achève son parcours à l’Architectural Association de Londres — l’établissement même où Zaha Hadid avait étudié auprès de Rem Koolhaas.2
Au MIT, Oxman obtient un doctorat en conception architecturale (2010) et fonde le groupe Mediated Matter au Media Lab. Ce groupe conjugue conception computationnelle, fabrication numérique, impression 3D, science des matériaux et biologie de synthèse pour créer des structures allant du microscopique à l’échelle architecturale. La recherche y produit à la fois des articles scientifiques et des pièces de musée : des œuvres qui sont simultanément des expériences et de l’art.2
En 2006, encore étudiante en doctorat, Oxman forge le terme de « material ecology » (écologie matérielle) pour désigner son approche. Paola Antonelli, conservatrice au MoMA, y voit une manière de « déchiffrer les innombrables leçons de conception de la nature et de les restituer numériquement pour des applications futures, à toutes les échelles ».3
Après son départ du MIT, Oxman fonde OXMAN, entreprise de design et de recherche. Sa mission, telle qu’elle l’énonce : « Nous sommes une entreprise de design qui fait progresser l’unification de l’ingénierie de conception descendante et de la croissance biologique ascendante, au service de l’émancipation mutuelle de la Nature et de l’Humanité. »4
Les œuvres
Silk Pavilion (2013) : les vers à soie comme ouvriers

Le Silk Pavilion est une structure née de la collaboration entre une machine CNC et 6 500 vers à soie vivants. La machine a posé 26 panneaux polygonaux de fils de soie en guise de trame. Les vers à soie ont ensuite achevé l’ouvrage : ils ont migré vers les zones les plus sombres et les plus denses, comblant les panneaux de la soie qu’ils déposaient. Un diagramme de la course du soleil déterminait l’emplacement des ouvertures, laissant le comportement naturel des vers engendrer la forme.5
Le projet a démontré que des organismes biologiques peuvent participer à la fabrication architecturale, non comme métaphore mais comme bâtisseurs au sens propre. Les vers à soie n’étaient pas un ornement. Ils faisaient partie intégrante du procédé de fabrication : ils produisaient un matériau hors de portée de la machine et réagissaient à des conditions environnementales (lumière, densité) que la machine ne pouvait percevoir.
Aguahoja (2017-2019) : une architecture qui se biodégrade

Aguahoja est une plateforme de fabrication à base d’eau qui érige des structures en chitosane, une fibre organique hydrosoluble dérivée de la chitine (le matériau des exosquelettes d’insectes et des carapaces de crustacés). La sculpture centrale, haute de 4,60 mètres, évoque « d’énormes ailes de cigale repliées ». Son rôle accompli, elle se dissout dans l’eau et retourne à la terre sous forme de compost.6
Le projet a remporté chez Dezeen les prix du « design durable de l’année » et du « projet de design de l’année ». Il figure dans la collection permanente du SFMOMA. Aguahoja avance qu’un bâtiment n’a pas à survivre à ses occupants, et qu’une structure conçue pour se biodégrader n’est pas une architecture au rabais mais un autre rapport au temps. Dieter Rams a conçu l’étagère 606 pour durer soixante-six ans. Oxman, elle, conçoit des structures destinées à disparaître.
Glass / G3DP (2014) : imprimer du verre en fusion en 3D

L’équipe d’Oxman a mis au point la première imprimante 3D pour verre optiquement transparent, en collaboration avec le Glass Lab du MIT et le Wyss Institute. L’appareil reprenait les gestes de la verrerie traditionnelle — four et chambre de recuit — mais pilotait le dépôt par le calcul. À certains réglages, la machine devenait « une machine à coudre le verre en fusion ».2
Le projet Glass a montré que la fabrication numérique peut produire des matériaux dotés de propriétés (transparence, réfraction, résistance structurelle) hors d’atteinte de l’impression 3D classique. Les sculptures qui en sont issues ont été présentées à la Milan Design Week et figurent aujourd’hui dans la collection du MoMA.
La méthode
La méthode d’Oxman est antidisciplinaire. Dans son article de 2016 « Age of Entanglement », publié dans le Journal of Design and Science de MIT Press, elle propose le cycle de Krebs de la créativité, un cadre qui relie quatre domaines en boucle continue :7
La science convertit l’information en savoir. L’ingénierie convertit le savoir en utilité. Le design convertit l’utilité en comportement. L’art convertit le comportement en nouvelles perceptions de l’information, et le cycle repart.

« Le savoir ne peut plus être attribué à des frontières disciplinaires ni produit à l’intérieur de celles-ci : il est entièrement enchevêtré », écrit-elle.7 Le groupe Mediated Matter travaillait précisément aux intersections : le Silk Pavilion est à la fois une expérience de biologie, un prototype d’ingénierie, un objet de design et une installation artistique. Il n’appartient à aucune discipline unique, parce que le problème qu’il résout — comment faire de l’architecture avec des organismes vivants ? — n’appartient lui-même à aucune discipline unique.
En pratique, la méthode tient du laboratoire : photographier des échantillons biologiques ou naturels, mettre au point des algorithmes capables d’en reproduire les structures, puis inventer les procédés de fabrication qui donneront corps aux résultats. Chaque projet donne lieu à la fois à des articles évalués par les pairs et à des objets dignes d’une exposition. Ce double débouché est la signature de la méthode : le travail doit passer l’examen scientifique comme l’examen esthétique.
Chaîne d’influence
Ce qui l’a façonnée
L’Architectural Association a donné à Oxman la conviction que l’architecture peut opérer au-delà de la forme conventionnelle — la même conviction que Zaha Hadid avait forgée à l’AA auprès de Koolhaas. Toutes deux ont poussé l’architecture au-delà de ses limites formelles, mais dans des directions différentes : Hadid par la géométrie paramétrique, Oxman par la fabrication biologique. (Influence institutionnelle)2
Paola Antonelli, au MoMA, a conféré au travail d’Oxman sa légitimité institutionnelle dans le monde du design, en signant le commissariat de l’exposition de 2020 et en défendant la notion d’« objets noués » : des objets si enchevêtrés entre disciplines « que l’on ne peut plus démêler les disciplines, ni les savoirs disciplinaires qui ont contribué à leur création ».3
Ce qu’elle a façonné
L’écologie matérielle comme champ de recherche. Le terme forgé par Oxman en 2006 circule aujourd’hui en architecture, en design industriel et dans la recherche sur la fabrication. Le SFMOMA a présenté son exposition comme un travail où « la nature devient le commanditaire principal », ce qui renverse « l’héritage architectural d’un environnement bâti centré sur l’humain ».8
Le plaidoyer pour un design antidisciplinaire. Le cycle de Krebs de la créativité a donné à la communauté du design un cadre pour soutenir que les problèmes les plus importants ne peuvent être résolus au sein d’une seule discipline, et que l’avenir du design se joue à l’intersection de la biologie, du calcul, de l’ingénierie et de l’art.7
Le fil conducteur
Oxman occupe, dans cette série, la position où le design rencontre la science sans que l’un subordonne l’autre. Jony Ive était obsédé par le procédé de fabrication : comment l’aluminium est usiné, comment le verre est formé. Oxman pose la question suivante : et si le matériau se fabriquait lui-même ? Et si le procédé de fabrication était biologique plutôt que mécanique ? Le MacBook unibody d’Ive est usiné dans un bloc. Le Silk Pavilion d’Oxman est tissé par des vers. L’un comme l’autre tiennent à l’indissociabilité du matériau et de la méthode. Mais les matériaux d’Ive sont inertes. Ceux d’Oxman sont vivants. (Passerelle de série)
Ce que j’en retiens
« Le savoir ne peut plus être attribué à des frontières disciplinaires ni produit à l’intérieur de celles-ci. » Voilà l’argument en faveur d’une pensée full-stack. Les meilleures solutions viennent de gens qui refusent de rester cantonnés à leur spécialité, qui appréhendent la biologie (le comportement des utilisateurs), l’ingénierie (l’architecture des systèmes) et le design (l’interface) comme un seul problème enchevêtré. Le territoire de l’infrastructure du goût applique le principe antidisciplinaire au logiciel : le goût n’est pas une couche de design posée sur l’ingénierie, mais une qualité enchevêtrée dans chaque décision. Le guide de l’ingénierie du design retrace la manière dont cet enchevêtrement opère concrètement.
FAQ
Quelle est la philosophie de conception de Neri Oxman ?
Oxman pratique l’« écologie matérielle » : concevoir avec les processus biologiques plutôt que contre eux. Son travail avance que bâtiments et objets peuvent être cultivés — avec des organismes pour fabricants — au lieu d’être assemblés par des machines qui façonnent des matières inertes. Elle formule ce basculement comme le passage « de la nature consommée comme ressource géologique à la nature éditée comme ressource biologique ». Son cycle de Krebs de la créativité relie science, ingénierie, design et art en une boucle continue.17
Qu’a créé Neri Oxman ?
Oxman a fondé le groupe Mediated Matter au MIT Media Lab, puis l’entreprise OXMAN. Ses œuvres majeures comprennent le Silk Pavilion (2013, fabriqué par 6 500 vers à soie), Aguahoja (2017-2019, structures biodégradables en chitine et cellulose), la plateforme d’impression 3D du verre (2014, première imprimante à verre optiquement transparent), Wanderers (2015, structures à porter sur le corps pour l’exploration interplanétaire) et Vespers (masques mortuaires parcourus de canaux biologiques). Son travail figure dans les collections du MoMA et du SFMOMA.256
En quoi la démarche de Neri Oxman diffère-t-elle du biomimétisme ?
Le biomimétisme étudie les formes du vivant et les reproduit dans des matériaux de synthèse. L’écologie matérielle d’Oxman enrôle la nature comme fabricante au sens propre : les vers à soie produisent la soie, les bactéries façonnent des canaux biologiques, les structures en chitosane se biodégradent par conception. Toute la différence est là : copier les productions de la nature, ou collaborer avec ses processus.15
Que peuvent apprendre les designers de Neri Oxman ?
Que les problèmes les plus importants se situent à l’intersection des disciplines, et non à l’intérieur de l’une d’elles. Qu’il faut concevoir pour le cycle de vie complet, y compris ce qui advient une fois le rôle du produit accompli (Aguahoja se dissout). Et que le matériau n’est pas séparable de la méthode : le design le plus fort surgit lorsque matériau, procédé et forme forment un seul système enchevêtré.
Sources
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Neri Oxman, « Design at the intersection of technology and biology », conférence TED, 2015. « From consuming nature as a geological resource to editing it as a biological one. » Définition de l’écologie matérielle, « a world made of parts ». ↩↩↩
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TED, page de l’intervenante « Neri Oxman ». Biographie : médecine à l’Université hébraïque, Technion, AA de Londres, doctorat au MIT. Voir aussi : OXMAN, About. ↩↩↩↩↩
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MoMA, exposition « Neri Oxman: Material Ecology » (2020). Cadrage curatorial de Paola Antonelli, « decipher nature’s design lessons ». ↩↩
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OXMAN, About. « Unification of top-down design engineering with bottom-up biological growth toward the mutual empowerment of Nature and Humanity. » ↩
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Dezeen, « Silkworms and robot work together to weave Silk Pavilion » (2013). 6 500 vers à soie, trame CNC, ouvertures selon la course du soleil. ↩↩↩
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SFMOMA, exposition « Nature x Humanity: Oxman Architects » (2022). Aguahoja dans la collection permanente, « nature as the primary client », « upends the architectural legacy of a human-centered built environment ». ↩↩↩
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Neri Oxman, « Age of Entanglement », Journal of Design and Science (MIT Press), 13 janvier 2016. Cycle de Krebs de la créativité, « knowledge can no longer be ascribed to disciplinary boundaries ». ↩↩↩↩